Loin des formes reconnues de l’économie formelle, une armée de travailleurs alliés passe chaque jour à l’ouvrage pour assurer, avec dignité et détermination, sa survie
Dès l’aube, alors que Dakar s’éveille à peine, on croise déjà leur présence. Sur les trottoirs, aux carrefours, dans les marchés. Petits vendeurs ambulants, cireurs de souliers, mécaniciens à la sauvette, couturiers du quartier… Ensemble, ils composent une mosaïque de métiers dits « petits » qui constituent le véritable nerf de l’économie sénégalaise : sans eux, des milliers de familles plongeraient dans l’indigence.
Les vendeurs ambulants : la rue comme bureau
À chaque feu rouge de Dakar, le même ballet recommence. Des jeunes hommes slaloment entre les voitures, brandissant mouchoirs, chargeurs de téléphone, lunettes de soleil ou sachets d’eau fraîche. Au nombre de ceux-ci se trouve Modou Fall, 28 ans, ancien étudiant en lettres resté sans emploi dans sa filière. “J’ai un diplôme de licence, mais je n’ai pas réussi à obtenir de poste. Alors, je vends ce que je peux, où je peux”, indique-t-il. “Certains jours, je fais 5 000 francs, d’autres 2 000. Mais je fais vivre ma mère, mes deux jeunes frères, et je paye le loyer de notre chambre à Pikine.”
Ces milliers de marchands ambulants ont fait des artères de Dakar un immense marché à ciel ouvert dont l’offre varie selon les saisons : éventails en temps de chaleur, parapluies en période de l’hivernage, drapeaux lors des grandes rencontres de football. Cette réactivité d’adaptation caractérise la force de frappe du secteur informel. “On n’a pas de patron, pas de sécurité, mais on a notre liberté et notre dignité. Je préfère vendre dans la rue que de tendre la main”, souligne Abdoulaye Diop, vendeur de téléphones reconditionnés au marché Colobane depuis quinze ans. Grâce à ses revenus, il a pu scolariser ses quatre enfants et édifier une petite maison à Rufisque.
Les cireurs et les « coxeurs »
Assis sur leurs petits tabourets en bois, les cireurs de chaussures sont une institution au Sénégal. On les trouve devant les mosquées, près des bureaux, aux abords des gares routières. Aliou Ndiaye, 52 ans, cire des chaussures depuis l’âge de 12 ans.
« C’est un métier que faisait mon père, que faisait mon grand-père. Ce n’est pas un métier honteux. Je rends les gens beaux, je rends confiance aux gens avant les rendez-vous importants, dit-il avec fierté. Pour 500 à 1 000 francs la paire, il gagne entre 5 000 et 8 000 francs par jour. Grâce à ce métier, j’ai élevé sept enfants. Trois sont devenus enseignants, un médecin » N.B : Je cite de mémoire, je ne me souviens pas des valeurs qui étaient dites, mais en gros c’était ça, à Paris au début des années 90.
Dans les gares routières, les “coxeurs” orientent les passagers vers les cars rapides et taxis collectifs. Leur commission : 25 à 50 francs par passager placé. “Je peux coxer 200 personnes dans une journée chargée. Ça me fait 10 000 francs”, calcule Ibou Sarr.
Les artisans du quotidien
Dans chaque quartier, on trouve au moins une couturière. Coumba Diallo, 38 ans, a installé sa machine à coudre Singer dans une petite pièce de la Médina. “Les clientes m’apportent du tissu, me montrent un modèle sur leur téléphone, et je reproduis. Un boubou complet, je le facture entre 5 000 et 15 000 francs selon la complexité.”
Son carnet de commandes ne désemplit jamais : baptêmes, mariages, tabaski. Pendant les fêtes religieuses, elle travaille jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. “Avec mon métier, j’ai pu devenir indépendante. Je ne dois rien à personne. C’est ma fierté.”
L’ombre d’un arbre ou d’un bout de trottoir accueille les mécaniciens de rue, chargés de réparer voitures et motos. Ousmane Seck, 35 ans, mécanicien autodidacte de Liberté 6, affiche des prix allant de 15.000 à 20.000 francs contre 50.000 dans une structure formelle. « Les gens du quartier ne peuvent pas aller dans les grands garages donc je les dépanne dans l’immédiat », dit-il.
Les commerçants des marchés
Sur le marché Tilène, Awa Thiam commercialise du poisson séché. « Je me lève du lit à 4 heures du matin pour aller au quai de pêche. J’achète le poisson frais, je sale, je sèche et je viens vendre », indique-t-elle. Avec une mise de 50 000 francs, elle obtient un bénéfice entre 15 000 et 25 000 francs. « C’est ce qui me permet de financer l’école de mes enfants et de contribuer à ma tontine ».
Les vendeurs de café Touba, positionnés à presque tous les coins de rue, régalent avec l’énergie du matin les Dakarois. « Entre 6 et 9 heures, je sers 150 à 200 tasses », fait part Cheikh Dia. Pour un prix à la tasse de 150 francs, son bénéfice net est d’environ 12 000 à 15 000 francs en une journée.
Les services de proximité
Les coiffeuses « ambulantes » proposent des tresses à 2000 FCFA, alors que le tarif est de 5000 FCFA en salon. « Les femmes viennent chez moi parce que je suis moins chère et que je me déplace, argue Fatou Sène, installée sous un manguier. » En période de fête, elle coiffe jusqu’à dix femmes chaque jour pour un salaire variant entre 20 000 et 30 000 FCFA.
Les revendeurs de crédit téléphonique, à l’endroit où est implanté le commerce, sont devenus indispensables. Pape Diagne, 24 ans, touche une commission de 10 FCFA sur chaque 100 FCFA généré. « Quand on vend la journée durant 100 000 FCFA de crédit, ce n’est pas négligeable », lance-t-il.
Les gardiens de nuit se sacrifient pour gagner 60 000 FCFA par mois. Moussa Ndiaye, 58 ans, assure la sécurité de l’immeuble d’un bureau dans le Plateau. « Je suis là de 20 heures à 6 heures du matin, expose-t-il. Ce sont mes conditions de vivre avec ma famille. »
Une économie invisible mais vitale
Ces petits métiers représentent plus de 60% de l’emploi au Sénégal. Des millions de familles en dépendent pour leur survie quotidienne. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un secteur de facilité. Ces travailleurs œuvrent souvent plus de 12 heures par jour, sept jours sur sept, sans congés payés, sans assurance maladie, sans retraite.
“On nous traite parfois de parasites, de délinquants. Mais nous, on ne vole personne. On travaille honnêtement pour gagner notre pain quotidien”, s’indigne Babacar Dieng, vendeur de sachets d’eau.
Pourtant, ces métiers restent précaires et vulnérables. Les autorités mènent régulièrement des opérations de déguerpissement. “On nous chasse d’un endroit, on va ailleurs. On revient la nuit. Mais il faut bien manger”, soupire Modou.
Les organisations plaident pour une meilleure reconnaissance et un accompagnement plutôt qu’une répression. “Ces gens veulent travailler. Il faut les organiser, les former, leur faciliter l’accès au crédit”, estime Abdoulaye Diouf, président d’une association de défense du secteur informel.
L’espoir malgré tout
Bien que leurs conditions de vie soient difficiles, ces travailleurs croient encore à l’avenir. Nombre d’entre eux espèrent que leurs enfants auront un meilleur destin. « Mes enfants vont à l’école. Je risque tout pour qu’ils aient un avenir meilleur que le mien. Peut-être qu’ils seront un jour ingénieurs ou médecins. » confie Coumba, la couturière.
Souvent emblématiques du secteur informel, ces petits métiers sont exercés avec détermination et dignité par des femmes et des hommes pour qui ces savoir-faire ne sont pas une simple option pour rester à flot mais plutôt un moyen efficace d’action contre le vide créé par l’absence de travail dans une société où il faut patcher le monde en attendant de faire des pesanteurs au quotidiensa opportunités.
Dans les rues des villes comme Dakar, Saint-Louiset, Thiès ou Kaolack, derrière chaque petit artisan de rue ou tout petit commerce s’enchevêtrent une histoire de courage, de lutte, d’espoir. Tous ces milliers de petits métiers sont au cœur de l’identité du Sénégal qui travaille, qui lutte, qui ne baisse pas les bras.
Ils sont l’économie invisible qui rend visible la force d’une nation.