Poser la question “qui a construit Dakar ?” semble presque provocateur. Certains répondront spontanément “les Français, en 1857″. D’autres évoqueront les Lébous, premiers habitants de la presqu’île bien avant qu’aucun bateau européen n’y accoste. D’autres encore, plus rares, penseront aux milliers de bras anonymes qui ont littéralement creusé, porté et bâti la ville, sans jamais voir leur nom gravé nulle part. La vérité, comme souvent en histoire, est plus complexe et plus intéressante qu’une réponse unique. Trois forces ont façonné Dakar, chacune à sa manière, et aucune ne peut s’attribuer seule la paternité de la ville.

Les “Gorgui” : les anciens qui tenaient déjà la terre

Lébous à Dakar

Avant qu’on ne parle de Dakar, il y avait Ndakarou et ses villages voisins – Ouakam, Ngor, Yoff, Hann -, peuplés depuis le XVe siècle par les Lébous, un peuple côtier organisé autour de figures d’autorité respectées : les anciens, les “gorgui” en wolof, terme qui désigne spécifiquement l’homme âgé, mais qui porte avec lui tout le poids de la sagesse et de la légitimité communautaire.

Cette organisation n’avait rien d’improvisé. Les villages lébou s’articulaient autour de douze grands arbres appelés “pénc”, lieux de palabre et de décision collective, dont certains se dressent encore aujourd’hui sur le Plateau, silencieux témoins d’une géographie sociale bien antérieure à celle des colons. La terre appartenait collectivement à la communauté et des dignitaires – dont le Grand Serigne de Dakar, institution encore active aujourd’hui, ainsi que les Djarafs et les Saltigués – réglaient les affaires foncières, spirituelles et sociales du village.

Ce qui frappe l’historien, c’est la manière dont ces Gorgui ont géré l’arrivée des Français en 1857. Contrairement à d’autres régions conquises par la force, l’installation coloniale à Dakar s’est faite par un accord : les autorités lébou ont autorisé les Français à s’établir en échange du versement d’un impôt annuel, préservant ainsi une forme de reconnaissance de leur souveraineté sur ces terres. Une diplomatie habile qui allait durablement marquer les rapports entre pouvoir traditionnel et pouvoir colonial, puis, plus tard, entre pouvoir traditionnel et État sénégalais indépendant après 1960.

Sans cette terre déjà habitée, organisée et négociée, aucune ville n’aurait pu voir le jour. Les Gorgui n’ont pas construit de bâtiments en pierre, mais ils ont posé les fondations sociales et territoriales sur lesquelles tout le reste allait s’ériger.

Les ouvriers anonymes : la ville portée à bras d’hommes

C’est sans doute la strate la plus oubliée de l’histoire dakaroise, et pourtant la plus littérale : Dakar a été physiquement construit par des milliers d’ouvriers, de maçons, de terrassiers et de dockers sénégalais dont les noms n’apparaissent dans aucune plaque commémorative.

Le port, chantier fondateur de la ville moderne, est lancé dès 1862. Le chemin de fer dépendant de Dakar à Saint-Louis arrive en 1885, nécessitant des travaux de remblaiement colossaux le long du front de mer. Chaque quai, chaque voie ferrée, chaque bâtiment administratif du Plateau a nécessité une main-d’œuvre locale considérable, recrutée dans des conditions que l’histoire coloniale ne présente jamais sous son meilleur jour : journées longues, salaires bas, aucune protection sociale.

Les dockers du port, pilier économique de toute l’Afrique-Occidentale Française depuis le début du XXe siècle, illustrent bien cette réalité. Engagés au jour le jour, sans contrat, répartis en équipes de cinq ou six hommes sous la supervision d’un chef, ils éventuellement massivement de l’intérieur du pays cherchent un emploi dans la capitale naissante. Ce n’est qu’avec les pénuries de main-d’œuvre des deux guerres mondiales, puis l’émergence d’organisations syndicales, que leurs conditions commencent lentement à s’améliorer.

En 1914, après une épidémie de peste qui bouleverse l’organisation urbaine, le quartier de la Médina est créé pour reloger les populations africaines déplacées du Plateau, désormais réservées à l’administration et aux populations européennes. Cette ségrégation urbaine, aussi dure soit-elle à lire aujourd’hui, rappelle une chose essentielle : ceux qui bâtissaient la ville n’étaient pas toujours ceux à qui elle était destinée.

Les colons : l’architecture et l’administration

Vient enfin la troisième force, la plus documentée dans les livres d’histoire classiques : l’administration coloniale française. Fr 1857, sous l’autorité du général Louis Faidherbe, les Français transfèrent leurs activités de Gorée vers le plateau de Dakar, profitant d’un excellent port naturel, l’un des meilleurs de toute la côte ouest-africaine.

La ville grandit ensuite par étapes précises. En 1872, Dakar et Gorée deviennent, avec Saint-Louis et Rufisque, l’une des quatre communes de plein exercice d’Afrique de l’Ouest, dotée d’un statut identique à celui des communes françaises. En 1902, Dakar détrône Saint-Louis et devient effectivement la capitale de l’Afrique-Occidentale Française, déclenchant une vague de constructions administratives – palais du gouverneur, hôtel de ville, hôpitaux, marchés – qui dessine encore aujourd’hui le visage du Plateau.

C’est cette administration coloniale qui a planifié les grandes avenues, financé les grands chantiers portuaires et ferroviaires, et structuré juridiquement l’urbanisme moderne de la ville. Un héritage indéniable dans les plans et les décrets, mais un héritage qui ne peut s’écrire sans les deux strates précédentes : la terre négociée avec les Gorgui, et la sueur des ouvriers qui ont matérialisé chaque plan sur le terrain.

Trois héritages, une seule ville

Réduire l’histoire de Dakar à sa seule fondation coloniale de 1857 revient à ignorer des siècles de vie communautaire lébou et à effacer le travail de tous ceux qui ont porté, creusé et bâti la ville sans jamais en récolter les fruits. À l’inverse, ne célébrer que les racines précoloniales reviendront à occulter une réalité urbaine et administrative bien tangible, encore visible dans chaque rue du Plateau.

La vérité, documentée noir sur blanc dans les archives, c’est que Dakar est une ville à trois voix : celle des Gorgui qui ont négocié la terre plutôt que de la perdre dans la violence, celle des ouvriers anonymes dont les mains ont concrètement élevées chaque mur et posées chaque rail, et celle des colons qui ont donné à la ville son ossature administrative et juridique.

Trois héritages qui continuent, chacun à leur façon, de vivre dans le Dakar d’aujourd’hui : dans les institutions lébou toujours actives, dans la mémoire ouvrière et syndicale du port qui a longtemps structuré les luttes sociales de la ville, et dans les avenues du Plateau tracées voilà plus d’un siècle. Une ville, décidément, ne se construit jamais avec une seule main – et encore moins une seule qu’on félicite.

Cette plongée dans l’histoire méconnue de Dakar vous a plu ? Partagez cet article pour faire connaître ces trois visages de la capitale sénégalaise !

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